La Fatalité Probatoire Manuelle
De nombreux flyers comportent cette invective mystérieuse : “Regardez bien ce qu’il a en main, c’est une preuve fatale”. Mystérieuse, cette formule l’est à plus d’un titre...
On a beau regarder le prospectus avec toute la concentration requise, on ne voit rien. Et pour cause, pour voir ce que le marabout a en main, il nous faudrait une photo dudit marabout tenant dans sa main ladite preuve, et le prospectus est la plupart du temps dénué de toute photo.
Et quand bien même, lorsque le flyer comporte effectivement une photo, on ne voit que le visage du marabout, et non ses mains : impossible alors d’y distinguer la preuve fatale, qui reste hors cadre...
Mais imaginons maintenant qu’on voie en effet la main du marabout portant la preuve en question. De quoi pourrait-il bien s’agir ?
Mais d’abord, une preuve... de quoi ? Des pouvoirs du marabouts ?
Admettons.
Est-ce qu’une preuve de pouvoir tient dans la main ?
Est-ce qu’on parlerait d’un sceptre, par ex ? Le sceptre démontre en effet qu’une personne est investie d’un pouvoir, celui de régner sur ses sujets. Peut-on dire qu’un marabout règne sur ses sujets ? A-t-on déjà vu un marabout arborant un sceptre ?
Non vraiment, le pouvoir du marabout est d’une tout autre nature : il s’agit d’un pouvoir surnaturel, un pouvoir sur la matière, sur les esprits, sur les éléments.
La preuve fatale pourrait-elle être un truc tout con, comme une baguette magique par exemple ? Disons, quelque chose de plus exotique alors, de plus maraboutique : un grigri quelconque. Fort bien. Mais la seule possession de cet objet suffirait donc à prouver les pouvoir du marabout ? Est-ce à dire que quiconque se procurant un tel grigri obtiendrait finalement les mêmes pouvoirs ? Les marabouts n’auraient donc aucun talent spécial ? Ils devraient leur pouvoir uniquement à un objet magique ?
Raisonnons différemment : l’objet que le marabout tient en main prouve ses pouvoirs car, sans pouvoir, impossible d’obtenir un tel objet ! Par ex. s’il tenait dans la main une roche lunaire, ce serait la preuve qu’il a le pouvoir d’aller sur la Lune.
Quel genre de chose un marabout pourrait-il tenir en main uniquement grâce à ses pouvoirs ? Une liasse de billets pour démontrer ses pouvoirs de réussite dans les affaires ? N’importe qui peut s’en procurer au distributeur du coin. Une femme qui court comme un chien derrière son maître ? Allons, ça ne tient pas dans la main... Ou alors peut-être seulement la laisse à laquelle est attachée la femme (l’homme) qui court derrière son maître ?
Bref, même en se creusant les méninges, impossible de deviner : on ne peut que spéculer en vain...
La preuve est dite “fatale”. Qu’est-ce que cela pourrait nous apprendre à son sujet ? Cet adjectif ne semble pas avoir une sonorité très positive à nos oreilles... Par acquit de conscience, vérifions tout de même sa signification dans un dictionnaire :
« Définition de fatal, fatale, fatals adjectif • Du destin ; fixé, marqué par le destin. Le moment, l'instant fatal, décisif. • Qui doit arriver inévitablement. ➙ inévitable, obligatoire. C'était fatal ! ➙ écrit. • Qui est signe de mort ou accompagne la mort. • Qui donne la mort. Un coup fatal. ➙ mortel. • Qui entraîne la ruine, qui a des effets désastreux. ➙ funeste. Une erreur fatale. • Femme fatale, qui séduit et perd les hommes. »
Non, en effet, rien de très positif dans tout ça... Plutôt des promesses de mort et de perdition inéluctables. On peut éventuellement se raccrocher au sens de “décisif” : la preuve serait “fatale” au sens où elle est déterminante dans l’efficacité du marabout, et non “mortelle” pour lui ou son client.
Faisons un point de situation sur la formule “Regardez bien ce qu’il a en main, c’est une preuve fatale” :
- Même quand on regarde, on ne voit rien.
- Même en imaginant, on n’imagine rien.
- La fatalité ne présage rien de bon.
En réalité, on se trouve un peu dans la situation du “cadenas vert” : le marabout nous parle toujours de quelque chose sans en donner la moindre description, la moindre précision, la moindre explication, et on finit par se demander si la chose existe réellement, ou si le marabout lui-même a vraiment la moindre idée de ce dont il s’agit. Peut-être qu’il trouve juste la formule suffisamment mystérieuse et séduisante pour la reprendre dans son argumentaire.
Et finalement, en restant à ce point dans le flou, le marabout invoque le mystère et suscite la curiosité. Le message implicite (encore plus clair dans le cas de la preuve fatale que dans celui du cadenas vert) est le suivant : si vous voulez vraiment savoir ce que le marabout a en main, vous n’avez qu’une seule possibilité, c’est de lui rendre visite à son cabinet. Vous verrez, il aura sûrement quelque chose en main, un grigri, un stylo ou une poignée de billets que vous venez de lui remettre : sachez-le, c’est une preuve fatale.