La Performance Hors Pair, La Concurrence des Exclusivités, L'Instrumentalisation Déceptive

Les marabouts ont une formule consacrée pour convaincre le client de leur compétence incomparable :

"Réussit là où les autres ont échoué."

Quelques exemples

"Les autres", comprenez bien sûr : "les autres marabouts". En lisant entre les lignes, on comprend donc que les promesses mirobolantes des marabouts dans leurs publicités seraient très exagérées, au point d'en faire un argument de vente : les autres échouent, mais pas moi. Imaginez un peu si des chirurgiens en clinique privée exploitaient la même veine publicitaire : "si tous mes confrères ont foiré votre chirurgie, venez chez moi : je réussis les opérations que tous les autres plantent lamentablement". Cela ne donnerait pas une image très favorable de la corporation...

C'est cependant ce que font les marabouts, sans état d'âme. Le marabout dans son argumentaire n'hésite pas à dénigrer l'ensemble de la profession, tout en se déclarant lui-même "hors pair", au sens littéral du terme : ses pairs (confrères) sont nuls, incompétents ; mais lui-même est tout-à-fait au-dessus du lot. Les autres marabouts échouent, mais lui réussit.


Au-delà de ce problème d'image corporatiste calamiteuse, si tous les praticiens de la discipline tiennent le même discours, cela entraîne inévitablement un certain malaise : aucun d'entre eux n'assume être un marabout (ou chirurgien) qui échoue ; tous prétendent au contraire être celui qui réussit là où les autres échouent. On se retrouve dans un cas banal de propositions incompatibles : toutes ces affirmations ne peuvent pas être vraies en même temps, car elles sont mutuellement exclusives.

Prenons un exemple trivial : celui des religions. Si chaque chef religieux sur Terre affirme : "Ma religion est la seule vraie religion", on comprend facilement que tous ne peuvent avoir raison en même temps. Il n'y a en fait que deux possibilités : soit l'une d'elles est en effet la seule vraie religion, et toutes les autres sont fausses ; soit elles sont toutes fausses. Et d'ailleurs, si les religions présentent toutes des caractéristiques similaires, qu'aucune d'entre elles ne peut se prévaloir d'une particularité objectivement exceptionnelle, l'attitude intellectuelle la plus raisonnable consiste à les considérer comme toutes fausses.

Si l'on applique ce raisonnement aux marabouts, on en tire les mêmes conclusions : soit UN SEUL d'entre eux réussit effectivement alors que les autres marabouts échouent, un seul dit la vérité et tous les autres mentent ; soit TOUS échouent, et tous mentent.

Si un seul d'entre eux réussit, on se retrouve alors face à une difficulté insurmontable : comment déterminer lequel d'entre eux est celui qui réussit, parmi cet océan de marabouts qui échouent ? Trouvera-t-on quelque chose dans son prospectus qui ferait office de preuve irréfutable que ce marabout dit vrai, tandis que les autres affabulent ? Il y a bien cette fameuse "preuve fatale", mais elle reste très inaccessible, et surtout revendiquée parallèlement par de nombreux marabouts.


En dernier ressort, on pourrait être tenté de recourir à l'hypothèse de l'Impermanence Patronymique. Celle-ci postule que les noms des marabouts sont en réalité des pseudonymes, des noms de scène interchangeables à volonté, et que par conséquent, plusieurs noms de marabouts peuvent désigner un seul et même marabout. Poussée à l'extrême, cette hypothèse pourrait nous dire qu'il n'existe en réalité QU'UN SEUL marabout, et que tous les flyers maraboutiques sans exception émanent de lui, sous des pseudonymes variables. Cette interprétation nous permettrait de résoudre la contradiction découlant de nos observations précédentes. Car en effet, si tous les flyers de tous les marabouts proviennent d'un seul et unique marabout, alors il n'est plus nécessaire de chercher en vain le marabout à succès au milieu d'un océan de losers, car il n'y en aurait qu'un : celui qui réussit. On pourrait donc se fier à n'importe quel marabout qui "réussit là où les autres ont échoués", car tous les numéros de téléphone aboutissent au même marabout.

Mais quelle valeur accorder à cette hypothèse extrême ? Un seul et unique marabout pourrait-il vraiment officier dans toute la France, recevoir des clients éplorés à la fois à Paris, à Lyon, à Marseille... ? Est-ce qu'il pourrait tout faire en visio ? Cela semble peu crédible... Et par ailleurs, si c'était le cas, pourquoi ce marabout unique s'ingénierait-il à évoquer des confrères incompétents qui n'existeraient pas ? Quel serait son intérêt à dénigrer des concurrents inexistants ?

Bref, comme on le voit, cette hypothèse est une porte qu'on ne peut que refermer aussitôt après l'avoir ouverte, car elle ne mène nulle part.


Pour revenir à notre point de départ, notons que la formule archétypale :

"Réussit là où les autres ont échoué."

est généralement orthographiée selon une norme maraboutique échappant aux règles grammaticales classiques :

"Réussit là où les autres ont échoués."

Cette même notion est parfois exprimée de façon encore plus fleurie :

"Si tu as déjà été déçu par un autre médium, tu viens voir Mr Mohamed et tu sera obligatoirement content."

"Si tu as déjà été déçu par un autre Médium, tu viens voir Mr BAFODÉ et tu vas rigoler."

ou plus sobrement :

"même si vous avez été déçu par un autre médium"

Quelques exemples

Le marabout n'hésite donc pas à exploiter la déception vécue par le client pour en faire un argument en sa faveur – alors que, précisément, l'échec et la déception généralisés invoqués par le marabout devraient être un red flag immanquable pour le prospect, lecteur de la publicité.

On note tout de même que ces variantes sont moins exclusives que la formule archétypale, puisque l'échec et la déception éventuels sont imputés à "un autre Médium". Le marabout envisage donc qu'un confrère ait pu échouer, sans forcément laisser entendre que lui-même serait le seul et unique capable de réussir tandis que tous "les autres" échoueraient obligatoirement.

La tournure "tu viens voir M. [Untel] et tu vas rigoler" ne manque pas de nous interpeller... Rigoler pourquoi ? Parce que le marabout est rigolo ? Parce que ses sortilèges occultes sont risibles ? Est-ce qu'un amoureux éconduit, désespéré, un malade en phase terminale, un chef d'entreprise au bord de la ruine sont des personnes qui ont envie de rigoler ?

Ce qu'on croit comprendre à demi-mots, c'est que les clients, avant de confier leurs problèmes à Monsieur Untel, en ont vraiment bavé avec ses confrères marabouts : de promesses fallacieuses en espoirs déçus, au prix de coûteuses consultations... Et en arrivant chez M. Untel, le contraste sera tellement saisissant, face à tant d'aisance et de compétence, tant de facilité et de résultats, que même le client le plus désespéré va se détendre rapidement, au point d'en "rigoler" : ses problèmes ne sont déjà plus qu'un lointain souvenir...


Notons pour terminer que le schéma argumentatif "Réussit là où les autres ont échoué" est sans doute profondément ancré dans les réseaux neuronaux des humains, comme semble le montrer l'histoire tragique relatée par un article de Street Press (2015). Une jeune femme en rupture amoureuse s'endette pour payer les émoluments d'un marabout, sans aucun résultat. C'est alors que le marabout lui explique que, en plus des paiements en espèces, la cliente devra s'acquitter d'un paiement... en nature : bon gré, mal gré, elle accepte de se soumettre à des relations sexuelles avec le marabout.

Après avoir reconnu s'être fait escroquer, la victime, philosophe et résignée, conclut :

« Je crois à la force des marabouts. En France non, mais en Afrique oui. »

Après un échec aussi cuisant, pour son confort cognitif, pour éviter d'admettre sa propre crédulité, la jeune femme préfère encore penser qu'il existe quelque part un marabout qui réussira là où les autres ont échoué...